Indiana réquiem.

Des dernières guerres indiennes à la naissance de la Ghost Dance, Indiana Requiem nous plonge dans les ultimes combats des guerriers Lakota et de leur chaman visionnaire, Wovoka. Tandis que les plaines se teintent du sang des peuples libres, des forces ancestrales s’éveillent, déchirant la frontière entre le monde des vivants et celui des esprits.

Chapitre 2: Retour en plaine

Two guns et sa famille

Extrait 1:Mars 1889 – Black Hills Mountain

Le petit convoi avance lentement, précautionneux, glissant entre les cèdres clairsemés, leur écorce noircie par le gel.
Sous leurs pas, la neige crisse, lourde, entremêlée de gravier et de cendre.

Au loin, la grande plaine rouge.
Elle reflète le sang de la lune et d’un peuple en fuite.

À la tête du cortège, un homme courbé, silhouette massive sous un manteau de peau, guide un cheval boiteux.
L’animal trébuche, hésite, trompe les pièges de la route enneigée.
L’homme soutient l’encolure, serre les rênes comme on retient un frère mourant.

Ses cheveux, longs, blancs comme la lune, s’échappent sous une coiffe de fourrure.
Deux longues plumes noires et blanches frémissent à son passage.

Un bâton noueux frappe le sol gelé.
Un pas. Puis un autre.

Derrière lui, une monture fatiguée porte deux petites silhouettes.
Leurs corps sont emmitouflés sous une lourde peau de bête, traînant presque jusqu’au sol.
Le cheval plie sous le poids, mais avance, fidèle.

Derrière eux, deux chiens massifs, au poil luisant et gras, traînent un chariot bas, glissant sur la neige souillée de pierre.
Leurs gueules écument de bave figée, de vapeur blanche.
L’effort les tue, mais ils ne ralentissent pas.

À l’arrière, dans le travois, une femme aux cheveux noirs épais,
Le visage lisse, ovale, légèrement dodelinant sous le roulis du convoi.
Elle ne parle pas.
Elle veille.

Depuis trois lunes, ils longent les contreforts rocheux,
Guettant une ouverture, une faille, un refuge.

Ce matin, Two Guns s’est agenouillé devant l’aube.
Assis sur sa peau de daim sacré, il écoute le silence du froid.

Il les voit.
Deux vautours, suspendus dans le vide glacé,
Cercle après cercle,
Traçant une voie invisible.

Le vieux guerrier sait qu’il doit suivre.

Quand le soleil frôle la plaine, il réveille les siens.
D’un regard, il leur ordonne d’atteler la monture et les chiens.

Toute la journée, ils avancent.
Le sentier grimpe, la neige se creuse,
Les traîneaux gémissent sous l’effort.

Les volutes de fumée disparaissent,
Mais les deux oiseaux poursuivent leur ronde.
Leur vol ne vacille pas.

Ils montrent le chemin.

La lune s’élève, pâle et cruelle.
Quand elle s’éteindra, il ne restera que l’abîme.

Two Guns hésite.

Gravir ou geler.
Avancer ou tomber.

Le froid rugit déjà dans leurs os.
Les vautours sont proches.
Il sent le bruissement de leurs ailes.

Il doit avancer

Il s’arrête.
Délivre les chiens du harnais.

La femme quitte le travois, glisse jusqu’à la monture.
Elle resserre la peau de bête autour des deux enfants.

Two Guns ne dit rien.
Il avance,
Fusil dans le dos,
Les chiens aux crocs prêts.

Les derniers arbres se referment sur eux

extrait 2 : La ferme rebelle

Avril 1890, route de la Plaine Rouge.

La nuit avalait le dernier éclat du jour. Le soleil, prisonnier des Rocheuses, n’était plus qu’une lueur mourante derrière les cimes noires, et la plaine s’étendait comme un désert glacé sous un ciel hérissé d’étoiles.

Durant toute la journée, ils n’avaient pas mis pied à terre. Two Guns ouvrait la marche, les yeux rivés sur la neige, cherchant des traces à peine visibles sous la poudreuse. Derrière lui, Tupak suivait en silence, maintenant fermement sa monture, encore trop vive, trop pressée d’avancer. Les chiens, les pattes raidies par le froid, tiraient les travois sans faiblir.

Le vent mordait leurs visages, sifflait entre les crins des chevaux, s’engouffrait dans les pans de leurs manteaux comme une main invisible cherchant à les arracher à la plaine. Il emportait avec lui la poussière et les souvenirs, balayant leurs traces en un instant. Mais Two Guns restait attentif.

Tupak savait qu’ils étaient une proie facile. Trop de traces laissées derrière eux. Trop de silence, trop d’espace. L’homme-médecine n’avait donné qu’une seule explication : ils n’avaient pas le temps de contourner les montagnes, et les chiens n’auraient pas eu la force d’amener leur chargement à destination.

Il fallait traverser la plaine.

Quand la nuit tomba, elle le fit d’un seul coup, avalant la dernière lueur du ciel dans un grand soupir noir. La plaine s’étala devant eux, figée sous une nappe de ténèbres. Two Guns arrêta le convoi.

Il décrocha deux sacs d’herbe jaunie qu’il attacha sous les naseaux des chevaux, tendit à Tupak un morceau de viande séchée et du pain dur fait par Flamme Dansante. Tupak mordit dedans, mais il avait la gorge trop serrée pour avaler.

Le vent se leva brusquement, charriant avec lui des tourbillons de neige et des ballots de paille qui dansaient comme des spectres. Two Guns le regarda un instant, puis ordonna :

— Récupère deux ballots et attache-les aux travois.

Tupak obéit. Quand leurs ombres disparurent entièrement dans la nuit, Two Guns pressa le pas.

Ils quittèrent leur halte en silence, avançant à un rythme soutenu, filant vers le cœur de la plaine. Tupak sentait son estomac se nouer. Ce désert blanc n’était pas un refuge. Il était une tombe, prête à se refermer sur eux.

Il ne pouvait s’empêcher de jeter un dernier regard derrière lui, vers les falaises noires qui s’effaçaient à l’horizon. Là-bas, dans les hauteurs, ils avaient été invisibles, loin de l’homme blanc, loin du sang. Ici, ils étaient des ombres lancées dans un vide trop vaste, sans couvert, sans mur, livrés aux yeux invisibles qui guettaient peut-être leur passage.

Il n’avait pas peur. Mais il regrettait de ne pas avoir embrassé les enfants.

Le vent soufflait maintenant dans leur dos. Le froid serrait ses griffes sur leurs os. Le cheval de Two Guns ralentit, fatigué. L’homme-médecine fit signe à Tupak de descendre.

Ils formèrent un cercle avec les chevaux et les travois, construisant un rempart de chair contre le vent hurlant. Two Guns gratta la neige gelée à leurs pieds et s’assit en tailleur, posant ses deux fusils sur ses genoux. Il tira Tupak contre lui et l’enroula dans une épaisse couverture de fourrure.

— Dors, murmura-t-il.

Seuls les canons des fusils dépassaient de leur cocon de poils.

Tupak ferma les yeux. Le sommeil le prit vite, un sommeil peuplé d’ombres, de sabots fantômes résonnant sur la plaine, de cris étouffés par la neige.

Les chiens dormaient debout, frissonnant sous le givre qui s’accrochait à leurs flancs. Les chevaux, les naseaux gonflés de vapeur, restaient immobiles, comme s’ils sentaient qu’ils n’étaient pas seuls.

Quelque part, dans cette nuit trop noire, quelque chose les regardait.

Le soleil n’était pas encore levé lorsque Two Guns secoua Tupak d’une simple pression sur l’épaule.

La nuit était toujours là. Un voile de glace recouvrait la couverture, les chiens, leurs cils. L’air était si froid qu’il semblait immobile, comme pris dans une attente.

Tupak se redressa en grelottant. Ils étaient seuls. Le vent avait effacé toutes les traces. Ils dérivaient dans un océan blanc sans horizon, un fragment d’oubli flottant dans le néant.

C’est alors qu’une lueur rouge apparut à l’est.

Une étoile trop basse, une brèche dans le noir.

Two Guns hocha la tête, un sourire à peine esquissé sur son visage buriné.

— En route, petit guerrier. Ils nous attendent.

Il remit ses fusils en place, aida Tupak à grimper sur sa monture et, d’un claquement de langue, lança le convoi vers la lueur grandissante.

Tupak fixait ce point rouge, hypnotisé.

D’abord un éclat timide, puis un brasier. Il crut voir un soleil lointain, trop petit, trop bas, incapable de réchauffer quoi que ce soit.

Puis la lumière s’éleva, se mua en une colonne de fumée et de flammes.

Le feu grandissait, un immense bûcher au milieu de la plaine. Il projetait des ombres mouvantes sur une bâtisse de pierre, encerclée par une muraille de terre sèche.

Les ombres dansaient, tordues par la chaleur, longues et agitées.

Tupak serra les poings.

Ce feu n’était pas un feu de joie.

Ce feu était un appel.

Ou un avertissement.

Ils approchaient.

Une ferme fortifiée se dévoilait lentement à l’horizon, comme une apparition surgie des profondeurs de la plaine. Ses contours flous semblaient se confondre avec la terre elle-même, tant ses fondations s’enfonçaient profondément dans le sol. Les monticules de terre qui l’entouraient formaient un labyrinthe secret, dissimulant les secrets qu’elle gardait jalousement. Il fallait presque entrer dans son ombre pour en distinguer les détails, comme si elle refusait de se révéler pleinement à ceux qui ne savaient pas où chercher.

— La terre dissimule la pierre et les derniers guerriers en arme qui s’y cachent, murmura Two Guns, sa voix résonnant comme un écho ancien, chargé de gravité.

Ce fut tout ce qu’il dit avant d’arrêter leur convoi devant une porte massive, faite de bois sombre et de fer rugueux, striée de marques profondes qui racontaient des histoires de temps oubliés. Aucune fenêtre, aucun regard ne perçait ces murs rouges et secs, forgés d’un mélange de terre et de pierre. La bâtisse semblait vivante, respirant l’ombre et la chaleur d’un brasier caché.

Tupak observait, fasciné. Il n’avait jamais vu une structure pareille. Elle semblait appartenir à un autre monde, un monde où le silence pesait comme une ombre. Lorsque Two Guns mit pied à terre et se présenta devant la porte, celle-ci s’ouvrit lentement, exhalant une bouffée de chaleur. L’air brûlant, chargé de l’odeur du feu, du cuir et de la fumée, l’entoura comme une étreinte.

Dans la cour fortifiée, trois hommes attendaient, figés dans la lumière tremblotante des torches qu’ils tenaient. Leurs visages restaient dans l’ombre, mais leurs silhouettes imposantes se découpaient avec une netteté inquiétante. Ils portaient chacun un fusil dans une main, une torche dans l’autre. Les flammes dansaient sur leurs capes de fourrure, projetant des ombres déformées sur les murs de pierre et de terre, comme des spectres silencieux.

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