LE JOURNAL MAUDIT


Le Journal Maudit de Pedro San Sebastian pour conclure éclaire la révolte des Trois Hommes Gris, figures légendaires issues d’un mythe fondateur, manipulant les destins autant des hommes que des sorcier pour rouvrir les portes de l’ancien monde. À travers le témoignage fragmenté de Pedro, nous retrouverons Wovoka et Itzamna, découvrirons comment ces forces mystiques convergent vers Ground Zero, transformant New York en une scène apocalyptique où passé et futur se mêlent. Loin d’être une simple chronologie, ce journal devient une invocation, un passage entre les dimensions, témoin du retour des anciens dieux.

Extrait 1: l’ enfance de pedro San Sebastian


Journal de Pedro San Sebastian:

À cette aube, où chaque souffle se fait plus rare, je voudrais commencer ce journal presque vrai, ce journal définitif, par ce que je crois être l’un de mes premiers souvenirs. Je le présente ainsi, car je n’en trouve aucun autre datant de l’époque où je n’étais qu’ »El Pedro » de la pension. Ce fragment de mémoire, je le couche ici, plus d’un demi-siècle plus tard. Vous, qui lisez ces lignes, vous êtes libres de croire que je fabule, que je réécris ma vie pour lui donner une cohérence qu’elle n’a jamais eue.

Qu’importe.

Que mes mots soient le reflet de pensées errantes, de souvenirs éclatés ou d’un simple délire sénile, cela n’a plus d’importance. Ce qui compte, c’est qu’ils appartiennent à Pedro San Sebastian, ou à celui que l’on a appelé « le banquier des Indiens ». Ma main court fébrilement sur cette feuille, plus de trois quarts de siècle après ma naissance, à la veille de mon silence définitif.

Et je le répète : si vous lisez ces mots, vous êtes les derniers à pouvoir entendre ce que je confie ici. Les derniers à comprendre, peut-être, qu’aucune des volontés que vous croyez éternelles ne survivra au retour des tambours et des pas des condors.

Ils reviendront écarter les étoiles et retrouver leur aire de jeu.

Vous n’avez jamais vu ces oiseaux danser entre les cornes d’un taureau obsédé par l’effacement des plumes multicolores des grands arbres derrière Santa Cruz.

Mais cela viendra.

1937.

Extrait retransmis par mongolie,org 2002

…… Au creux de ses premiers jours brûlants, les ombres noires et infinies volaient autour de nous lorsque nous sautions dans les flaques baignées de lumière.

Dans la cour encore froide de l’hiver trop long et sombre, nous répétions sans fin les premiers chants d’oiseaux qui saluaient le réveil du pensionnat.

L’endroit s’appelait simplement « Notre-Dame ».

Ce jour-là, je devais avoir cinq ou six ans.

Pieds nus, je courais avec les autres enfants, libre, plus rapide qu’eux.

Les semelles épaisses et grossières qu’ils portaient les ralentissaient, tandis que mes pieds nus trouvaient leur ancrage dans la poussière.

Ils savaient que j’étais imbattable à la course, et c’est peut-être la seule chose qui attirait leur attention sur moi.

Nous riions, leurs voix résonnaient comme un écho joyeux, mais leurs visages m’échappent désormais. Ce dont je me souviens, ce sont les corneilles qui tournaient autour de mes jambes lorsque je courais, leurs ailes noires découpant le ciel.

Elles ne semblaient jamais fuir, comme si elles savaient que je ne leur voulais aucun mal.

Les sœurs me cherchaient souvent.

Ce jour-là, elles fouillaient les coins sombres de la cour, criant mon nom entre rires et exaspération.

Elles savaient où j’aimais me cacher, mais elles semblaient prolonger ce jeu complice et silencieux entre elles et moi, « l’enfant sauvage ».

Ce soir-là, je m’étais hissé sur le toit du petit appentis en bois qui fermait la cour.

De là, j’observais le ciel noir, à peine troublé par les nouveaux éclairages au tungstène qui avaient remplacé depuis longtemps les lampes à gaz. Ces dernières restaient pourtant dans les murs froids de la pension, les souvenirs vacillants d’une chaleur ancienne.

Je restai là, immobile, jusqu’à ce qu’une sœur m’aperçoive enfin. Elle tournait autour de ma cachette, et, pour une raison que j’ignore encore, je lui ai parlé ce soir-là. Je lui ai montré le ciel et la lumière de la lune qui éclairait faiblement nos visages. Elle ne m’a pas puni. Elle a passé sa main dans mes cheveux en silence, et m’a ramené au dortoir sans un mot. Cette nuit-là, la chaleur de son geste m’est restée. Son nom, je ne le retrouve plus, mais ses yeux gris, empreints de tristesse, je les vois encore.

Aujourd’hui, à l’aube de ma fin, je garde l’espoir qu’elle m’attendra dans cette grande plaine rouge, où je la guiderai à mon tour. Ces souvenirs, aussi flous soient-ils, sont tout ce qu’il me reste de mes premières années.

J’aimais ces sœurs.

Je n’en avais pas peur, contrairement aux autres enfants.

Alors qu’ils baissaient les yeux sous leurs cris, je les regardais en face.

Elles me faisaient rire, maladroites dans leurs robes austères.

Ces années lointaines, si marquées par la poussière et les ombres mouvantes, contiennent déjà les germes des passions qui guideraient toute ma vie.

Les étoiles et leurs mouvements m’ont toujours fasciné.

À cette époque, elles n’étaient que des histoires, des contes murmurés aux veillées, des fragments de lumière inscrits dans le ciel comme autant de messages cryptés.

J’aimais être leur spectateur, allongé dans la cour, jusqu’à ce que les sœurs viennent me retrouver et me ramènent à l’intérieur. Les étoiles ou les sœurs… Je ne sais plus lesquelles je suivais alors. Les souvenirs se mélangent, comme des courants contraires, et ma tête tourne encore sous ces ciels anciens.

Je suis arrivé ici à l’âge de cinq ans, dans cette institution que tout le quartier appelait « l’orphelinat ». On m’appelait « l’enfant sauvage ». À cet âge, je ne me souciais ni de mes origines ni de ma destination. Le présent me remplissait tout entier. Revenir si loin dans mes souvenirs est étrange. Tout semble si vrai, si limpide, comme si je pouvais encore entendre les bruits, sentir les odeurs de l’orphelinat.

Et puis il y avait ces instants qui défiaient la logique, ces moments où l’air semblait vibrer, où le monde entier devenait étrange. Une nuit, je m’étais caché sur le toit de l’appentis pour échapper aux sœurs. Le ciel était noir, profond, et les étoiles brillaient avec une intensité presque douloureuse. Alors que je fixais leur éclat, j’ai vu quelque chose bouger dans l’obscurité. Une étoile s’est détachée du ciel. Non, ce n’était pas une étoile filante… elle descendait lentement, presque avec intention, et semblait se diriger vers moi. Elle s’est arrêtée juste au-dessus de ma tête, vibrant comme un insecte pris dans une toile invisible. J’ai tendu la main, mais elle s’est dissipée, fondue dans l’air. J’en ai parlé à personne.

Les oiseaux noirs étaient une autre présence étrange. Ils tournaient autour de la cour, leurs cris résonnant comme des avertissements.

Une fois, alors que j’étais seul, un grand corbeau s’est posé juste devant moi.

Il me fixait de ses yeux perçants, et pendant un instant, j’ai cru entendre une voix, un murmure, comme si l’oiseau essayait de me parler.

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